09:14 01-01-2026
La légende de la poésie vendue au kilo à Téhéran
Enquête sur la rumeur de poésie vendue au kilo à Téhéran: des bazars au Tehran Book Garden, que dit la réalité? Sources introuvables et origines possibles.
Une histoire frappante revient sans cesse en ligne: quelque part à Téhéran, sur un marché, quelqu’un vendrait des poèmes — non pas des livres, mais les poèmes eux-mêmes — au poids. On se présenterait au bazar, on repartirait avec un petit sachet de vers pesé comme des fruits ou des épices. L’image a du charme, presque sortie d’une fable. Reste la question: réalité ou astuce bien tournée?
Une ville qui aime vraiment les livres
D’abord, un mot de Téhéran. Vaste capitale effervescente aux millions d’habitants. La littérature y jouit d’un grand respect, surtout la poésie. En Iran, les poètes sont presque des rock stars, le stylo remplaçant la guitare. On lit des vers, on en débat, et beaucoup en écrivent.
Le pôle livres le plus célèbre de la ville, c’est le Tehran Book Garden. Pas seulement une librairie, mais un véritable complexe culturel: des milliers de titres en vente, des expositions, des festivals. C’est moderne, bien géré, accueillant. Pourtant, personne n’y vend la poésie «au kilo»: c’est un centre du livre classique, comme toute grande adresse littéraire.
Et les marchés ordinaires?
Téhéran compte une myriade de bazars, dont le plus connu, le Grand Bazar, immense marché couvert où l’on trouve presque tout: épices, tapis, bijoux, vaisselle. D’autres lieux existent aussi, comme le bazar de Tajrish, plus petit et plus calme.
Pourtant, à parcourir guides récents, articles ou sites locaux, aucune mention d’une poésie vendue comme un produit à part entière, et encore moins au poids.
Certes, sur certains marchés, on peut tomber sur de vieux livres ou même des manuscrits. Mais cela relève plutôt des échoppes d’antiquaires que d’une poésie qu’on écoperait à la mesure, comme des denrées.
Légende ou fiction bien troussée?
Quelques sites, surtout russophones, évoquent des «marchés de la poésie» où des vers s’échangeraient contre une bouteille d’eau ou se vendraient au gramme. En y regardant de près, on voit bien qu’il s’agit de métaphores, d’élans littéraires plus que d’itinéraires menant à un lieu réel de Téhéran. Aucun reportage, aucun portrait ni blog culturel consacré à la ville ne confirme l’existence d’un tel marché. Le récit persiste parce qu’il séduit, mais les preuves font défaut — et ce silence pèse lourd.
Et si cela existait malgré tout, quelque part?
En théorie, un tel endroit pourrait prendre la forme d’un rendez-vous informel ou d’un cercle privé. En Iran, il existe des milieux où les amateurs de poésie se lisent, discutent et s’échangent des livres. Peut-être, au détour d’une ruelle, croiserait-on un vieil homme avec une liasse de vers. Mais jusqu’ici, rien n’indique autre chose qu’une légende gracieuse.
Une explication renvoie à une pratique ancienne: le papier — parfois des manuscrits — se vendait en Iran au rebut, au kilo. On imagine sans peine des poèmes oubliés réapparaissant dans ces piles. De là aurait pu germer l’idée de «poésie au poids», glissant d’un commerce banal du papier vers un récit marquant où l’on achèterait des vers comme n’importe quelle denrée.